| Mon sitcom | |||
| 18-08-06 Le cabinet de curiosités
Sur l’endroit, j’avais eu vent des pires rumeurs. Mireille, femme de ménage des lieux, 15 ans de sévices, m’avait tout dit, citant des noms et des faits précis, plissant des yeux et hochant frénétiquement de la tête avec cet air habité et vaguement inquiétant d'indic qui en sait trop. Arrivée il y a un mois à peine, je collectionnais déjà d'affreuses confidences, secrets lourds à porter dont elle se délestait habituellement entre deux portes et à voix basse. Il fallait se rendre à l’évidence, vu « des cabinets » l’humanité n’était pas très reluisante. L’agent Canard WC est au rapport, les révélations sordides s’enchaînent. Personne n’est épargné, c’est que Mireille a une mémoire très bien rangée. Stoïque j’encaisse, moi qui aimais à penser que mes collègues ne « faisaient » que dans le secret de leurs tanières. J’apprends que Marc, homme respecté de ses pairs, a pour habitude de « mal visé » et « pas que pour la petite commission ». Gros, très gros points de suspension. Quant à Jérôme, c’est bien simple « on le suit carrément à la trace ». Pire, Elodie, jeune femme fort bien de sa personne, se lave que très rarement les mains « en sortant ». Et dire que tout à l’heure, elle a gentiment proposé de sucrer mon café… La collectivité réveillerait donc les plus bas instincts, poussant l’être humain à « faire » sur son lieu de travail ce qu’il n’oserait « faire » en son logis. Resurgit alors le souvenir des toilettes du collège, lieu puissamment olfactif et visuellement cauchemardesque où la fumée des premières Marlboro faisait office de parfum d‘ambiance. L’adolescence vue des coulisses n'avait rien d'une sitcom. Au seuil de ce défouloir, nombreux sont ceux qui prenaient une grande inspiration. En semi-apnée, il s’agissait d‘accomplir sa mission au plus vite puis, le chrono dans les poumons, se laver brièvement les mains avant de dénicher, au bord de l’asphyxie, 65 kg de livres dans le sac à dos, un cm2 de tissu à peu près propre dans ce qui n’avait pas volé son nom de torchon. Siège des rumeurs les plus folles (les règlements de compte se gravaient dans le bois et au compas sur la porte du troisième toilette en partant de la gauche), l’endroit n’était d’ailleurs fréquenté que par les demi-pensionnaires, population contrainte et forcée à soulager des impératifs honteusement naturels. J’étais des leurs, mon cartable Chevignon en guise de poids mort, les frites molles lourdes sur l‘estomac. Treize ans plus tard rien n’a changé. Parce que je me savais observée, un temps j'évitai les toilettes du bureau, lieu de tous les dangers où, sous les yeux perçants de Mireille, se faisaient et surtout défaisaient les réputations des plus grands. Peaufinant mon image glamour de fille en plastique, je résistai, donc, une semaine, pas plus. Car rattrapée par la perspective peu réjouissante du port d’une vessie artificielle, je finis par céder à Dame Nature pour cotoyer désormais quotidiennement Jacob Delafon. Comme tout le monde. J’ai lu récemment dans une revue spécialisée de gens très au fait des tendances que la décoration des toilettes intéressait de plus en plus les foyers français. Les 35h, l’ennui, la dépression aidant sûrement. Les sondages eurent pour une fois raison car un jour de printemps 2006 Mireille eu envie de changement et entreprit dans les petits coins ses sept travaux d'Hercule. Exit la brosse, la cuvette et le désodorisant. Le plastique jauni fut remplacé par un décor aquatique peuplé de dauphins sautillants, de molusques et de poissons chats. Dans le grand bleu, ce fut le grand blanc. Cette ambiance sous-marine parfumée à la vanille des îles ne tarda pas (hélas) à être entâchée puisque le lundi suivant ce lieu cosy devint le théâtre d'une macabre mise en scène. Aux aurores (13h30), Viviane, personnage nerveusement éprouvant et hautement dépressif, découvrit sur la cuvette « un filet de sang » et le piailla à qui voulait l’entendre, c’est à dire personne. Ma relative jeunesse, mon inconscience, cette satanée empathie firent de moi le témoin idéal en charge de venir constater in situ l’ignoble souillure. Sur les lieux du crime, me voilà apprenti détective, prisonnier d’une mauvaise copie de Cluedo achetée au discount du coin. Je constate, je confirme, me demande ce que je fais ici, me promets d’envoyer des CV, me jure d’être partie d’ici la fin de l’année. L’arme du crime n’est pas loin et dépasse même de la poubelle à pédale dauphins en folie joliement assortie à l’ensemble. Cette fois c’est sûr, quelqu’un (de fines déductions permettront plus tard à Viviane de découvrir qu’il ne peut s’agir que d’une personne de sexe féminin) est « indisposé ». Mireille, permanentée et désabusée, eu le mot de la fin, concluant ce chapitre sanglant par un non moins saignant « tous des porcs de toute façon ». Note pour plus tard : fuir, le plus vite possible. |
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